dimanche 23 juin 2019

Fini de lire

Deux ans depuis le dernier billet. Deux ans depuis la naissance de mon fils Olivier. J'ai lu nombre de livres, aucun ne m'aura conté ce que mon épouse et moi subissons depuis la venue de cet enfant.
Olivier est né avec l'une des plus épouvantables maladies au monde, de celles qui vous détruisent définitivement, tout en vous laissant toutes les facultés pour comprendre ce qui vous arrive, ce qui vous attend, et l'absolu inutilité d'entretenir toute forme d'espoir.
Olivier est beau (pour quelques mois encore), et il est intelligent. Mais Olivier est foutu. Bientôt, il commencera à se poser des questions ; il me demandera pourquoi les autres et pourquoi pas lui. Bientôt, il me dira qu'il ne veut pas mourir.

samedi 13 mai 2017

« L'homme métaphysique est par nature réactionnaire. »




« Si tous les orphelins du monde se donnaient la main pour disparaître dans le néant, eh bien cela débarrasserait le plancher. » p. 159.


Paru en 72. Mal reçu. Immédiatement jette au lecteur les fragments d'une pensée farouche, livrée sans les développements propres à limiter le risque d'incompréhension. Nous n'avons rien de plus que des mots pour passer la pensée, et Dominique de Roux, mieux que tout autre, sait la nature corruptible de ces véhicules. Alors fi d'explications, il n'en dira pas plus. Une phrase, quelques lignes, parfois une page, lumineux ou sibyllins, ces fragments dessinent le portrait d'un homme conscient de ce qui n'est plus, décrivant avec une sagacité douloureuse, la perte des repères, la grandeur de l'ancien régime, les petits maos égrenés dans ce qui n'est plus l'art mais désormais la culture, le déploiement irrésistible des mêmes ficelles de pensée sédative à tous les niveaux de notre société.

« Tout le monde aujourd'hui se sent débordé sur sa gauche à chaque instant. C'est une surenchère minable de tous les instants. On ne peut plus parler, on fait du bruit. Les couvercles de piano ont remplacé les pianos. La guillotine pour Robespierre devait au moins mener directement là où se trouvait l'Être suprême. » p. 238

Jadis la crainte de Dieu portait l'homme. On combattait pour le salut, pour le pays, pour la gloire. Aujourd'hui, on lutte pour la matière.

« La matière c'est le capital, mais la matière c'est aussi le marxisme, le socialisme, le maoïsme des grandes massifications. Aucun espoir. D'un côté le boulot, cette éjaculation dans le travail, de l'autre le retour, par le socialisme, du temps où le monde n'était qu'étoiles mouillées, merde et cailloux. » p.212

L'homme semble avoir fait le choix de renoncer à la destinée surnaturelle que Dieu lui offrait de conquérir. Cette liberté prise de renoncer à la grâce conduit à faire le choix exclusif de la matière. Sauf que la matière ne sait et ne peut que contenir, elle enferme sans laisser la moindre ouverture. Y a-t-il plus compact et concentrationnaire qu'un réseau social ?

« Nous sommes les enfants du non-siècle, les enfants de l'incroyance totale. Aussi le problème n'est-il pas celui du Dieu des Possédés, du Dieu de Kirilov "qui le torture toute sa vie", mais de ce temps qui nous est imparti et dont chaque seconde projette le problème de l'absence dans l'obscure splendeur des jours à vivre. » p. 253.

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Immédiatement, Dominique de Roux, La Table Ronde, 1995, 256 pages.

lundi 1 mai 2017

Où est le mystère ?




On retrouve régulièrement chez Clarke le rêve de la matière immuable, la matière inaltérable créée artificiellement par une intelligence (humaine ou autre) et détentrice d'un message crypté réservé à la sagacité de quelques élus. C'est le monolithe de 2001, c'est le vaisseau de Rama, c'est ici la cité de Diaspar.

Cette constante pourrait s'expliquer par l'absence, chez cet auteur, de tout attachement métaphysique : le produit d'une science ingénieuse, au fonctionnement parfait et éternel, vectorise l'immortalité de l'être ; l'objet indestructible détiendrait la formule de la vie éternelle. La trajectoire de l'homme passe par la mise au point d'un véhicule incorruptible et invincible, dans lequel il prendra place pour vaincre la mort.
Au travers de la cité et les astres, Clarke tente de confronter cette vision transhumaniste avec l'hypothèse d'une autre option.
Provoquant l'effarement et la peur de son entourage, Alvin persiste à chercher un ailleurs. La cité de Diaspar est fermée au monde extérieur depuis des millions d'années. Auto-suffisante, elle est constituée d'une matière programmable qui se régénère à l'infini. Cette matière peut se matérialiser sous la forme d'un meuble, d'un met ou d'un homme. Et la population humaine vivant dans ce vase clos est invariable, en nombre comme en forme. L'homme de Diaspar vit quelques siècles, puis retourne dans le programme de l'ordinateur central, pour renaître cinquante ans plus tard, ou cinquante mille ans, avec tous les souvenirs de ses vies passées.
Alvin est différent. Il semble être une création nouvelle. Il n'a pas de souvenirs de vies passées. Plus inquiétant, il a des motivations invraisemblables. Il voudrait quitter Diaspar car il a la conviction que Diaspar n'est pas tout.
La faiblesse de ce récit tient à la volonté de Clarke de tout dévoiler. Il répondra effectivement aux questions d'Alvin aussi bien qu'à celles du lecteur, mais le dénouement, ainsi qu'une morale convenue laisseront, la dernière page tournée, une impression de vacuité, dérivée d'un relativisme ostensible de bout en bout du livre. 

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La cité et les astres, Arthur C. Clarke, Folio SF, 2002, 347 pages.

mardi 18 avril 2017

Quelque chose vient


La mort de Virgile, dit la quatrième de couverture, par sa facture poétique et sa conception symphonique, évoque La Tentation de saint Antoine ou encore Moby Dick, mais c’est aux grands écrivains de l’Antiquité, à l’auteur de L’Enéide lui-même qu’il met en scène, à Platon à la fois philosophe et poète, que l’écrivain allemand a voulu se mesurer.


Ces comparaisons trahissent la difficulté d’interprétation de ce roman exceptionnel, car si Broch n’avait voulu que cela : se mesurer, l’entreprise, toute brillante soit-elle (et elle l’est), paraîtrait tout de même assez dérisoire.


Il n’y a pourtant pas besoin de comparer ce Virgile mourant avec d’autres maîtres ouvrages ; il ne s’agit pas ici de rivalité. 
Plutôt que de chercher à comparer ou à rapprocher, toutes opérations risquées qui procèdent, presque toujours, par une réduction, mieux vaut tenter un conseil. Les commentaires le laissent entendre, La mort de Virgile n’est pas d’un abord des plus faciles. Alors, permettez cette suggestion : lisez au préalable La louve et l’agneau, de Lucien Jerphagnon. 180 pages superbes que vous ne verrez pas passer ; elles vous donneront une clé pour comprendre le mystère que Broch exprime en ces 430 pages denses. Car la mort de Virgile n’est pas qu’une symphonie poétique ni la pensée enfiévrée d’un génie romain. Broch n’a pas choisi Virgile parce que c’était Virgile, mais parce que c’est l’homme le plus sensible de son temps et que ce temps, LE temps, est tout proche. 

«...nous avons beau grandir à tel point que nos bras se ramifient comme des fleuves, que notre corps s’étende sur les terres et les océans jusqu’aux limites du monde, que la lune soit dans notre chevelure, devenus nous-mêmes espace, devenus nous-mêmes la coupole étoilée de la nuit, le dôme rutilant du rêve, infinis, infinis, tout rayonnement ; nous n’en restons pas moins extérieurs à nous-mêmes, nous restons expulsés, aucune nuit ne nous étreindra et aucun matin ne nous embrassera, parce que nous restons cloués sur place, sans fuite et sans but pour notre fuite, sans être rendus à nous-mêmes, parce que nos bras n’ont rien attirés sur notre coeur. », p. 195. 

Virgile dresse là le tragique portrait de l’homme de son temps, voire du plus puissant d’entre eux, Auguste, qui peut tout, cela en tout point de l’univers connu, et qui, cependant, Virgile s’en effraie, reste sans but. Le poète veut brûler son grand oeuvre, l’Enéide. C’est un peu l’intrigue. Du moins, c’est le fil rouge conduisant tout un chacun, de ses amis jusqu’à l’Empereur, à venir à son chevet, pour tenter de l’en dissuader. Mais ce n’est pas le véritable sujet. Nous sommes bien placés pour savoir que l’Eneide a survécu à son auteur. 
Alors que leur manque-t-il à ces Romains ? Quel est ce vide qu’ils ne parviennent à combler ? 

« Infinies, les plaines de Saturne s’étendent à travers le temps, s’étendent immuables à travers tous les temps, mais l’âme est emprisonnée dans le cachot du temps, et au-delà de la surface du temps, dans les profondeurs du ciel et de la terre, repose la connaissance, le but assignée à l’homme. », p. 323. 

La voici, l’erreur romaine. Rien n’est plus élevée que l’intellect. C'est la conclusion à laquelle l’Empire, et donc l’humanité autoproclamée, est arrivée. Mais Virgile le ressent au plus profond de lui-même, cela ne peut suffire à l’homme. L’homme, jamais, ne saurait se satisfaire de lui-même. Voilà pourquoi l’Enéide doit disparaître. L’oeuvre est l’expression même de cette erreur : un sommet que d’aucuns veulent indépassable. Une idole.

Le temps est presque venu. Virgile, l’hypersensible, le perçoit mieux que d’autres. Broch, disions-nous, ne l’a pas choisi par hasard. Il reprend ici le pari médiéval d'un Virgile annonciateur du Verbe.

« Quelque part respirait celui qui accomplirait l’acte, il vivait déjà quelque part, encore à naître, mais déjà respirant ; un jour, la création fut ; un jour, elle serait de nouveau, — affranchi de contingence serait le miracle. Et, au milieu de la lumière livide disparaissante, dans le très lointain lointain, à l’orient, l’étoile se montrait de nouveau. 
Un jour, viendra celui qui recommencera à vivre dans la connaissance ; en son être, le monde sera racheté, et obtiendra la connaissance. », p. 347. 

Nous invitions à entrer dans ce livre par le biais, plus accessible, d’un autre. De la même façon, et parce qu’après la vigoureuse lecture de La mort de Virgile, vous serez rompus à l’exercice, lisez donc, en guise de conclusion, La visite du tribun, de David Jones. Une bien belle boucle sera bouclée.


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La mort de Virgile, Hermann Broch, Gallimard, 2009, 444 pages.



lundi 17 avril 2017

Le début d'un autre





Non, il ne reste personne.

Il est frappant d’observer, à la lecture de cet étonnant récit, que la République française n’est que le nom d’un tissu de lois, dont les fils ne se rattachent qu'à eux-mêmes. Dès lors qu'une force étrangère aura bien étudié la trame de l'ensemble et posé ses crochets là où tout se tient, elle n'aura plus qu'à tirer, pour tout faire disparaître.

Beautrad espérait des consignes venues d’en haut, mais il n’y a plus d’en haut.
La République n’est plus. Il ne reste que la France. Et celle-ci est à reconquérir. 

« La logique interne de la révolution fait qu’on ne peut jamais l’arrêter. L’arrêter est inconcevable, car cela voudrait dire que le pouvoir de l’homme lui-même est limité. », p. 89.

Ce que Baudouin Forjoucq nous a conté là, en quelques 1 500 pages, est par conséquent, bel et bien, la seule fin réaliste d’une révolution française cultivant sa chair nécrosée depuis maintenant 230 ans.

Dans quelques jours, un nouveau Président de la République française sera élu. Peut-être le dernier.


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Le cardinal de l'aube, Baudouin Forjoucq, Editions Sainte-Madeleine, 2015, 497 pages.

La fin d'un monde





« Il y avait en 2004 plus de 7 500 lois en vigueur, plus de 15 000 textes de portée générale, 200 000 règlements et directives, auxquels il convenait d’ajouter pas moins de 80 000 textes européens. Autre exemple : en 1980, le Journal officiel de la République française comptait 7 000 pages dans l’année, en 2000 il en comptait 17 000… 
- Effrayant ! À quoi peut-on attribuer cette inflation ? 
- Au refus d’une référence supérieure, transcendante. À la baisse du sens moral de nos concitoyens et d’une partie de notre classe dirigeante. La négation de la loi naturelle, le rejet du Décalogue, l’inversion du principe de subsidiarité, ainsi que la volonté d’aligner la loi sur les mœurs ont conduit cette classe incapable de se gouverner elle-même, à élaborer des textes sans cesse plus nombreux. Elle réglementait la moindre chose et croyait ainsi compenser son refus de “l’ordre moral”.» p. 350. 

Reprise des hostilités avec ce second volume prédictif de Baudouin Forjoucq. Comment un pays tel que la France peut-il s’effondrer en quelques jours ? A quoi tient finalement, ce qui, pour nombre d’entre nous, paraît plus solide que le roc ? Nous serons bien peu de choses, nous prévient l’auteur.

Ce jeu, Civilisations, Beautrad va se retrouver contraint d’y jouer bientôt, car l’Etat (ce château de cartes) n’existe plus, les communications n’existent plus, les routes n’existent plus. Le jeune lieutenant instaure la loi martiale et parvient à maintenir hors de l’eau le petit territoire montagneux qui lui avait été confié. Mais il doit tout reconstruire. Les lois de la République sont inapplicables, il en faut de nouvelles. Il faut tenir bon et survivre dans la dignité, en attendant les ordres qui ne sauraient tarder. Il reste bien quelqu’un, quelque part, pour décider…

À suivre avec le troisième et dernier volet : Le cardinal de l’aube.


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Le duc de l'apocalypse, Baudouin Forjoucq, Editions Sainte-Madeleine, 2009, 595 pages.





Du présent faisons table rase


«...je ne peux que m’inquiéter terriblement devant le sort à venir de notre pays, où des fous réclament ce fameux Droit-à-la-différence, que je considère comme mortel. On dirait que nos intellectuels ne comprennent pas que le choix est simple : si l’on sème autre chose que le Droit-à-la-ressemblance, on récoltera le Liban ou la Bosnie.», p.260.

Ce droit à la différence imposé partout, distillé partout, morale bidon de tous les récits pour enfants actuels, écrits ou animés ; justification non critiquable de l’action sociale de tout bon électoraliste de notre temps ; filet de sécurité de toute discussion en dérapage.

Nous savons que la France compte des hommes capables d'une vision pour leur pays, parce qu’ils n’ont pas renié ce qui justement a fait notre pays. Mais nous peinons à les trouver, nous désespérons même qu’ils s’identifient un jour. Les tristes sires qui se disputent en ce moment les ergots présidentiels rendent le récit de Baudouin Forjoucq encore plus prémonitoire : il faudra tomber au plus bas pour que la vérité rejaillisse. Il faudra faire table rase du présent pour rendre possible la montée d’un homme providentiel. Tel ce Beautrad, père fondateur qui ne peut naître que de la ruine de tout un pays.

Le récent Soumission de Houellebecq a fait grand bruit, les attentats parisiens de 2015 en étaient la preuve par l’exemple. L’oeuvre publiée en trois parties de Baudouin Forjoucq n’en a fait aucun. Pourtant, là où Houellebecq ne faisait que jeter une conclusion logique au droit à la différence, Forjoucq pousse l’expérience jusqu’au traitement du problème. C’est faire là preuve d’un courage bien militaire. 

À suivre avec le second volet : Le duc de l’apocalypse.

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Vingt et une marches de marbre noir..., Baudouin Forjoucq, Editions Sainte-Madeleine, 2002, 438 pages.

dimanche 22 février 2015

Un sentiment embarrassant


La pitié vient souvent contrarier le jugement. Un crime odieux, un meurtre sordide, nous les jugeons vite selon une loi naturelle que d'aucuns peuvent renier au profit d'une pieuvre législative, elle reste forte de principes que le premier bon sens reconnaît. Tu ne tueras point, tu respecteras ton père et ta mère, etc.
Le présent roman soumet son lecteur à un double embarras. Embarras de ne pas pouvoir rejeter sans réserve le personnage Thomas Bishop, tueur fou qui ne se satisfait pas de tuer des femmes, il lui faut détruire leur corps de la plus épouvantable des façons, et embarras à l'idée que cette absence de rejet puisse le conduire à éprouver de la compassion pour le terrible personnage.
Or il ne s'agit pas de compassion, que le lecteur se rassure, la source de son embarras tient à cette méprise, il n'est pas en train de « pâtir avec », c'est-à-dire de participer à la souffrance, de prendre sa part et de se découvrir complice des crimes décrits. Il s'agit là de pitié, de cette saine et universelle pitié.
La compassion est une manie de notre temps. Notre univers gauchisé à l'extrême, jusqu'à la nausée, substitue la pitié au profit d'un pendant collectiviste davantage dans l'air du temps. La pitié n'est pas médiatisable, elle ne se partage pas, ne s'échange pas, la pitié n'est pas tweetable. Au contraire de la compassion qui remplace la pitié dans un format rampant que l'on peut glisser comme un flyer sous une porte. La compassion est plate, giratoire, séparable en parts égales que l'on partagera en se félicitant mutuellement de tous profiter d'une quantité rigoureusement égale de sentiments. La compassion est une pizza. La compassion roule pour le vivrensemble et l'égalitédéchances, tandis que la pitié est un peu trop personnelle, elle sent un peu trop la propriété. D'ailleurs, la pizza n'a-t-elle pas été mise au point dans sa forme moderne au même moment que naissait le communisme ? Voilà qui nous la rendrait bien suspecte... Et puis, tant qu'on y est, quel meilleur support que la pizza pour la formule Je suis Charlie ? C'est que du bonheur à partager. Mais ne nous égarons pas.

Le sentiment dérangeant que suscite Au delà du mal, tient à la connaissance qu'a le lecteur de la vie de Thomas Bishop. De son enfance effroyable, de l'enfant qu'il était et qu'il est resté. Né d'un viol, sa mère, qui haïssait déjà les hommes avant cela, a transféré sur son enfant, malheureusement mâle, tous les maux de la Terre et de l'enfer. Les hommes, tous les hommes, sont des monstres qui martyrisent les femmes. Jour après jour, elle invente pour lui des histoires d'horreur, des cauchemars où les hommes se repaissent des femmes, leur font subir les pires tortures. Elle compose des histoires effrayantes et les imprime dans la tête du petit garçon, les fortifiant de coups de ceinture mnémotechniques et puis bientôt de coups de fouet. À dix ans, l'enfant pousse sa mère dans un feu et la regarde se consumer. 

Le livre raconte son évasion de l'asile et sa « carrière » de tueur. Dans sa tête, le démon fabriqué par sa mère passe des hommes aux femmes. Logique, puisque toutes ses souffrances lui sont venues d'une femme. Libre, il peut enfin partir en croisade pour sauver le monde des femmes, pour anéantir les démons. À son tour, maintenant, de les faire souffrir. Bishop reproduit à chaque meurtre celui de sa mère. C'est toujours un enfant de dix ans mais dans un corps d'adulte, et doté d'un cerveau conditionné pour la survie où seuls calcul et haine se seront développés.

Tout cela peut se comprendre, mais ce qui est surtout compréhensible, c'est l'inéluctabilité du résultat. Nous avons pitié de l'enfant et sommes témoins de sa destruction. Nous éprouvons la pitié du témoin et non la complicité du compatissant. Sans qu'il soit besoin d'atteindre l'invraisemblable de ce roman (la folie de la mère, la facilité avec laquelle Bishop se joue de tous), par la figure sordide de cet enfant nous pleurons le sort de tous les enfants maltraités du monde. Sans défense sont les petits. Et jamais l'épithète n'aura paru aussi tragique.

   « Le pire, c'est que la plupart du temps on ne peut rien prouver du tout. Le petit, par exemple, aurait très bien pu se brûler accidentellement.
— Très improbable, dit l'interne.
— Improbable, convient le directeur sur un ton blasé. Mais sans preuve formelle, l'hôpital ne peut pas en référer aux autorités. Personne ne le peut. »
Il rechaussa ses lunettes.
«Donc elle va lui remettre une dérouillée, et puis une autre encore.
— S'il a de la chance.
— De la chance ?
— Oui, s'il a assez de chance pour survivre à la deuxième salve, susurra le médecin résident en marchant vers la porte.
— On ne peut jamais savoir comment ces choses-là se terminent. Rien de définitif, en tout cas.
— Il y a une chose de sûre, quand même, dit l'interne, véhément, dans le couloir. Il y a une chose dont je suis absolument sûr. »

Sa voix tremblait de colère : « Ce petit garçon est foutu. Quoi qu'il arrive, il est foutu. », p. 33.


La plupart des romans mettant en scène un tueur en série ne se risquent pas à décrire l'enfance du « monstre ». Car ce serait ruiner le portrait en monstre de la créature. Ces romans sont des divertissements donnant à voir une anomalie et sa destruction. Ils provoquent l'angoisse, la peur, le dégoût puis le soulagement. Un exemple parmi d'autres : Les fleurs meurent aussi de Lawrence Block est un récit déployant les exploits d'un autre tueur en série. De celui-là nous ne saurons pas le passé ni l'enfance. Comment ? pourquoi en est-il arrivé là ? Nous ne le saurons pas et donc nous n'éprouverons aucune pitié pour lui. Qu'il crève à la fin, voilà tout ce qui importe. Le bon sens est rétabli : à la fin, le méchant paye l'addition.

Thomas Bishop, nous le savons, finira mal, sauf à ce qu'il arrive au bout de sa mission et élimine toute vie humaine sur terre ; la chose est improbable et nous savons qu'il mourra. L'enfant que nous connaissons, l'enfant innocent qui, comme tout enfant, ne demandait que de l'amour avant même de savoir ce que c'est, cet enfant là, n'aura rien eu si ce n'est de la haine. Personne ne l'a jamais aimé ni ne l'aimera jamais. Cela nous rappelle le titre si bien choisi du roman de Cormac McCarthy mettant en scène un énième tueur en série : un enfant de Dieu. Pas un monstre. Un enfant de Dieu, comme nous tous. Ainsi, contrairement à la plupart des romans avec tueur en série, le « monstre » Thomas Bishop mourra sans qu'à la fin nous n'éprouvions le moindre soulagement. À ce titre, la caution de Stephen King inscrite en couverture peut tromper sur la marchandise, l'oeuvre de Stephen King relevant plus généralement du divertissement. La recommandation n'est donc pas sans réserve en ce qui nous concerne. Reste le développement brillant fait par Stevens de la gestion politique et médiatique de la crise. À qui profite le crime ? Éternelle question.

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Au-delà du mal, Shane Stevens, Pocket, 2011, 887 pages.

jeudi 23 octobre 2014

Une prison presque parfaite


En science fiction, le thème le plus casse-gueule est peut-être celui du voyage dans le temps. Les paradoxes sont immédiats et les oui mais... surgissent par rafales, détournent l'attention du lecteur et permettent difficilement le maintien de cette suspension de crédulité nécessaire à la lecture d'un récit normalement impossible. Si c'est impossible, où est l'intérêt ?
Parfois, pourtant, l'idée de départ permet, non d'y croire, mais d'oublier pour un temps les paradoxes et de se laisser happer. Récemment, au cinéma, fut à ce titre la bonne (et si rare) surprise : Looper.
Dans un registre moins violent, Silverberg nous sert avec les Déportés du Cambrien, une idée de départ alléchante : un gouvernement sans scrupule rétablit une forme de peine de mort, la déportation à vie, un milliard d'années dans le passé, en une ère où il n'y a rien sinon de la terre, de l'eau, de l'air et des trilobites.1

D'une bonne idée de départ, donc, Silverberg gâche malheureusement à peu près tout. Ses déportés sont des activistes d'extrême gauche auxquels, par définition, on ne peut guère s'attacher, et la fin du roman est calamiteuse : tout l'intérêt de la situation terrible de ces hommes tient à leur isolement absolu, au souvenir de leur monde qui n'existera pas avant un milliard d'années et à l'impossibilité de jamais le revoir. Il fallait développer ce thème. Or Silverberg a préféré nous conter par de longs flash-backs le passé terroriste (et sans intérêt) de ses « héros ». Mais plus grave, il leur offre en toute fin une porte de sortie, ruinant ainsi toute l'idée d'une déportation temporelle sans espoir de retour. Sabotachh !

1. Le roman date de 1968. Selon la classification actuelle, un milliard d'années en arrière correspond au Tonien, soit 500 millions d'années avant le Cambrien.
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Robert Silverberg, Les Déportés du Cambrien, Le livre de poche, 2002, 191 pages.

mercredi 22 octobre 2014

Entre deux eaux


C'est une nef immobilisée en un lieu vide et gris de l'espace. Ballottée par de lents courants et l'agitation fiévreuse des quatre cents âmes égarées qui la peuplent. Cela pourrait être quelque part dans le nuage d'Oort, un ponton délabré collé à une comète morte. Mais c'est sur l'Elbe, à quelques lieues de Hambourg. Pour les réfugiés ça ne fait pas de différence, eux seuls savent qu'ils sont ici, le reste du monde les ignore et ne veut rien voir. Ils sont dans un no man's land administratif. Sans ressource, sans papier, sans talent. Chacun dans l'attente de la résolution positive d'une procédure mal expliquée.

L'Union Européenne ne sait pas dire non et ne peut pas dire oui. Que faire ? Et bien elle dépense de l'argent. La subvention supplée l'initiative, l'argent neutralise l'impuissance. l'UE missionne des commissaires pour établir des profils, étudier chaque cas, rédiger un rapport. Les commissaires se font concurrence, s'auditent plus ou moins officiellement, pensent à leur avancement. Et les sujets d'études dans tout ça ? Et la résolution du problème ?
Il est piquant de constater que ce qui préoccupe en premier lieu l'UE, c'est de savoir si le pays d'accueil traite bien les ressortissants. Non pas le devenir de ces pauvres gens, mais la moralité du pays membre qui se trouve chargé de l'affaire. Dans cette grande machine positive, le salut d'autrui finalement ne compte pas, ce qui compte c'est soi-même et l'image que l'on veut se donner. On ne dit pas oui, on ne dit pas non. L'UE est l'espace des peut-être. Et des commissaires.

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Thierry Marignac, À quai, Rivages, 2006, 223 pages.

mardi 21 octobre 2014

Jusqu'ici tout va bien






« — L'islam suscite un formidable engouement dans ce pays ! Les jeunes Français se convertissent en masse et ceux que vous dites issus de l'immigration éprouvent une véritable soif de religion : ils reviennent à leurs racines. Ce raz-de-marée, vous ne pourrez pas le contenir. Les musulmans de France ne se reconnaissent pas dans le système actuel. Ils doivent changer les choses. Ils vont changer les choses ! Mais les juifs et les chrétiens résisteront. Tout comme la gauche dégénérée qui vous gouverne. Ces bouleversements ne se feront pas sans heurts. Il faudra lutter. Se battre. Gagner par l'épée autant que par les mots. Nous sommes l'épée de l'islam. Et nous préparons le combat qui se déroulera bientôt ici même, dans votre pays. Pas au Moyen-Orient, pas dans les montagnes d'Afghanistan : au cœur de vos villes. Je parle d'une guerre qui touchera tous les français. Une guerre des mondes entre les infidèles et l'Oumma.
— Avec six ou sept millions de musulmans qui n'adhèrent pas tous à vos idées, vous ne pensez pas qu'il s'agit d'une perspective un peu éloignée ?
— Moins que vous ne semblez le croire. Près de quinze pour cent de la population française sont musulmans. Un chiffre en hausse permanente ! Et n'oubliez pas que quelques centaines d'hommes perdus dans les montagnes d'Afghanistan ont changé définitivement la face du monde, avec les opérations du 11 septembre 2001 ! Je peux vous le dire, je me trouvais là-bas à cette période ! D'ici quelques années, des partis politiques musulmans verront le jour à travers la France. Leurs parcours sera semé d'embûches et de difficultés. Mais nous demeurerons à leur côté. Nous les protégerons, comme un père prend soin de ses enfants. Si les infidèles tentent de leur barrer la route, nous frapperons si fort qu'ils en resteront pétrifiés. Avec une violence qui dépassera tout ce que vous pouvez imaginer.
— Si je comprends bien, vous comptez « escorter » les futurs responsables politiques musulmans jusqu'aux marches du pouvoir français ? Y compris par la terreur ?
— Exactement.
— Mais si ces partis ne gagnent pas les élections ?
— Ils les gagneront. Peut-être pas la première fois, mais ils les gagneront. Si personne n'entrave leur liberté de parole, alors les Français comprendront que l'islam propose un système plus juste et plus égalitaire que toutes les escroqueries inventées par l'homme : capitalisme, socialisme, communisme... La Loi de Dieu est parfaite. Elle apportera le bonheur à tous. Y compris aux chrétiens et aux juifs. Nous veillerons seulement à ce que les responsables musulmans puissent s'exprimer.
— Quand vous parlez d'un parti musulman, vous pensez aux salafistes ?
— Il n'existe aucune autre forme d'islam ! Les modérés de votre CNCM sont des catins à la solde des infidèles.
— Et si un tel parti se retrouve frappé d'interdiction ? Que se passera-t-il ?
Les muscles de la mâchoire légèrement crispés, il pointe un doigt menaçant dans ma direction en s'approchant de quelques centimètres.
— Si la France entre en guerre contre l'islam, elle en paiera le prix. Nous la frapperons au cœur. Dans ses bus, dans ses trains, dans ses gares, dans ses avions, dans ses centres commerciaux... Vous marcherez dans les tripes et dans le sang ! Et vos dirigeants n'échapperont pas non plus au carnage. », p. 338-9.

« — De quel genre de cibles parlons-nous ?
— La première concerne les avions.
— Des détournements ?
— Non. Les systèmes de détection et de contrôle rendent aujourd'hui très difficiles les détournements comme ceux du 11 septembre. Et puis, quel intérêt ? Pas besoin de s'introduire dans un aéroport pour détruire un avion. Nous possédons des missiles sol-air capables de faire exploser un gros-porteur au décollage ou à l'atterrissage. Sans même nous approcher des pistes ! Je peux en parler, car il n'existe absolument aucune parade à cette menace. À moins de quadriller les aéroports sur plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde, avec des caméras et des hommes en armes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et encore ! Un commando de martyres déjouerait l'ensemble de ces défenses sans le moindre problème.
— Vous possédez des missiles sol-air ? En France ?
— Quelle question ! On ne va pas leur balancer des pierres ! », p. 377.

« — Les avions représentent des cibles faciles pour nos agents. Mais il ne s'agit pas du seul objectif que nous pouvons atteindre. Pour les trains, nous envisageons deux types de scénarios. Le premier consiste tout simplement à embarquer un martyre dans le wagon de tête d'un TGV. À pleine vitesse, l'explosion de quelques dizaines de kilogrammes de Semtex fera dérailler l'ensemble du convoi. Il se transformera en une prison de métal, coupante comme des millions de lames de rasoir. Une telle catastrophe ne laissera que très peu de survivants. À nouveau, rien ne peut empêcher ce scénario. Certainement pas les trinômes de soldats débonnaires qui arpentent vos gares en regardant passer les filles ! Il faudrait installer des portiques de sécurité à l'entrée de tous les quais, ou des chiens policiers qui détecteraient les explosifs. Et encore... De toute façon, le prix de tels aménagements dissuadera la SNCF pendant de longues années ! Du moins jusqu'aux premières attaques. Tu vois, nos actions n'ont rien de particulièrement audacieuses ! Elles se contentent d'exploiter au maximum les failles béantes de vos systèmes de sécurité. La France mène des guerres, s'allie avec le démon américain, mais elle pense toujours qu'elle peut vivre en paix à l'intérieur de ses frontières. Comme si les bombes qu'elle lâche au Mali ou en Afghanistan ne revêtaient aucune espèce d'importance. Comme si elle ne devait jamais payer le prix des vies innocentes qu'elle détruit à l'autre bout du monde. Or vos présidents se trompent. Ce pays est vulnérable, facile à attaquer. Car personne ici ne croit réellement que l'on puisse porter la guerre jusque dans vos rues.
— Une fois. Peut-être deux. Mais ils s'adapteront...
— Croyez-moi, les grands pays ne s'adaptent pas vite. Gardons l'exemple des trains : vous placez des portiques à l'entrée des quais ? Vous renforcez la sécurité et vous rendez l'accès aux wagons aussi sécurisé que celui des avions ? Alors, nous changeons de stratégie : nous enterrons des YAM-5 sous les tronçons à grande vitesse. Le résultat sera strictement identique...
— Des YAM-5 ?
— Une petite merveille russe qui, pourtant, ne date pas d'hier. Elle contient cent cinquante kilogrammes d'explosifs qu'on peut actionner à distance. On la surnomme la « mallette du diable » en raison des dégâts qu'elle peut produire si on l'enterre au bord d'une route, par exemple. Avec un train, cela s'avère mille fois plus payant !
— Vous disposez de ce matériel en France ?
— Oui. Plusieurs, même ! », p. 378-9.


La question que l'on se pose à la lecture de ce témoignage : Pourquoi ce cadre français d'Al-Qaïda dévoile-t-il ainsi son jeu diabolique ?

Deux réponses :

1. Tout est bidon. (Mais alors quid de la planque d'armes qu'il fait visiter à Samuel Laurent ? Quid des Igla-S et autres centaines de kilogrammes de Semtex que l'écrivain a vus ?)
2. Ils sont fins prêts.


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Samuel Laurent, Al-Qaïda en France, Seuil, 2014, 426 pages.

samedi 18 octobre 2014

L'autre Augustin




De l'enfance à la maturité, de la foi à la perte de cette foi, puis à son retour. La souffrance, quelle que soit la destination, est le chemin pour devenir homme, comme pour devenir catholique. C'est le seul chemin car seule la souffrance est chemin, le reste n'est qu'immobilisme ou chute.

Roman où Dieu se ressent en chaque page, Augustin ou le maître est là, jalonne la fin de la déchristianisation de la France, par le modèle d'un intellectuel nourri du meilleur pain, très confiant enfant, très inquiet adolescent et, en quelque sorte, n'ayant pas survécu religieusement à sa nuit pascalienne. Appliquant un positivisme impartial à l'étude des textes sacrés, Augustin perd la foi et se retrouve seul avec son esprit.

« Augustin se reprochait de porter ses regards moins sur Dieu que sur ces orantes, pendant la rêverie métaphysique et vague qui occupait largement sa demi-heure.
   La réalité chrétienne, peut-être, se trouvait là, dans cette vie des âmes priantes ; il en garderait longtemps l'attrait, sans doute jusqu'à la mort, sur les ruines du reste. Les critiques modernes, bibliques ou autres, dans leurs tentatives de réduction, ressemblaient à ceux qui décrivaient avec scrupule et minutie des ombres humaines, portées sur diverses murailles, faisaient la synthèse de ces ombres et l'appelaient homme. », p. 293.

La connaissance du temps distingue l'homme de l'animal, comme de l'ange. L'animal n'a pas conscience du décompte fatal, l'ange, pur esprit, vit de fait hors du temps. Ni l'animal ni l'ange ne souffrent de la perte qui surgira un jour. L'homme, lui, souffre de ce qu'il sait et de l'ignorance de son but. Le temps serait-il une pathologie humaine ? Le temps occupe l'esprit de l'homme. L'amour et le temps sont deux perceptions consubstantielles à la nature humaine, elles naissent par l'esprit et dans la matière, en un nœud douloureux que l'homme cherche à démêler sans perdre aucun fil. Mais l'une est un simple vecteur (le temps), l'autre est une finalité (l'amour). Or, souvent, l'homme se fourvoie, croit au temps comme à une finalité (après la mort point de salut) et à l'amour comme vecteur (la jouissance). C'est en toute fin la proximité de Dieu qui démêlera tout cela, nous confie Malègue.
Ainsi l'homme, cet esprit perclus de matière, ne peut aimer pleinement puisqu'il vit dans le temps. Il sait ce qu'il perdra, tôt ou tard. Il éprouve des douleurs insupportables, telle la perte d'un être cher, douleur extraordinaire dont la possibilité ici-bas nécessite un au-delà capable de la traiter. Et dans cet ordre, l'amour éperdu pour Anne, sublime nièce de l'un des hommes les plus puissants d'Europe, à laquelle Augustin, pourtant miraculeusement promis, renonce, justement par amour et pour ne pas gâcher cet amour. L'amour parfait que deux êtres sont pourtant capables de générer tant ils l'espèrent et le recherchent, le corps ne sait pas l'absorber. Cette vie est passage et le renoncement, de ce fait, telle une partie remise, est un acte de foi.

« Une goutte d'eau sucrée, un linge humecté d'eau froide, fameuses barrières pour retenir l'âme de ce côté-ci de la vie. Où va-t-elle cette âme ? Et même où est-elle en ce moment ? Il y a trois semaines, elle éclatait de vie, elle savait mille façons minuscules et forcenées de se soumettre le monde. Et maintenant, elle replis ses ailes d'une certaine manière inconnue. Le langage des causes secondes ne l'exprime pas. Il n'est fait que pour l'expérience commune, où ne se voit rien de Dieu. Sur aucun clavier, il ne pourrait jouer autre chose. Toutes les touches casseraient sous le coup de poing du Titan. », p. 652.

Le livre n'en manque pas de ces agonies. Elles sont intolérables, cruelles. Elles mèneront pourtant Augustin, en son chemin de souffrance, vers Dieu. C'est en tout cas l'espoir de Malègue, de voir notre monde, en toute fin, se remettre à croire, revenir aussi vers Dieu. Mais sans doute au prix de sacrifices.

Ainsi commenté, le roman pourrait passer pour aride et flagellant. C'est sans compter le beau style de Malègue et surtout son humour. Les portraits, les situations sont déployés par le truchement d'associations souvent surprenantes, soutenues par un vocabulaire inattendu. Descriptions de l'homme dans le monde, son monde et à la fois un autre monde. Un monde qu'il doit faire à lui-même, et qu'il doit pour cela observer, mesurer, y adapter dans un premier temps son corps de maladresses, avant de dompter le tout, lui-même autant que le monde. Ainsi Augustin, enfant, dont le sujet d'étude préféré est son père :

« M. Méridier, se préparant à descendre, accumulait à cette fin les précautions convenables, comme pour une entreprise de la plus délicate technicité. Il arc-boutait ses bras sur la voiture. Il explorait le marchepied avec l'une de ses longues jambes timides. Il sondait de l'autre la couche d'air entre la route et ses pieds. Une fois à terre, et toutes ces opérations ayant pleinement prouvé leur utilité, il développait au moyen de ses tibias des gestes qu'Augustin a crus longtemps caractéristiques de toutes les grandes personnes qui quittent les voitures, et non de son Papa seulement. Il pliait, redressait, repliait chaque jambe l'une après l'autre, comme des béquilles articulées dont on s'assure qu'elles jouent bien, qu'elles sont bien graissées là où il faut. », p.47.

De la connaissance de l'autre et de la distance qui nous en sépare, Malègue retient l'impossibilité de jamais accorder les esprits. Les réflexions, les volontés, les pulsions et les désirs, s'ils nous semblent stables en nous-même, qui cohabitons avec eux et les connaissons bien, apparaissent volatiles, fragiles et rétifs au marquage pour autrui. Dans chaque tête s'agitent des boules de pensées vibrantes, interactives, tel le docteur impuissant à combattre le mal d'un enfant et prenant congé :

« Il salua. Ses jarrets et son bas-ventre esquissèrent un début de bond. Le malade suivant commença de remuer dans ses perspectives, mêlé d'impressions diverses provenant d'une automobile neuve. », p. 463.

La grande capacité de perception s'accompagne d'un aussi grand détachement, comme si finalement rien ne pouvait jamais être saisi complètement, le réel se dérobe à mesure que l'on s'en approche. Face à l'éternel, que ce soit le rustique docteur, ou la quasi-divine Mme Desgrès des Sablons, la mère d'Anne, chacun, chaque matin, chaque soir, redoute à sa manière l'éventualité du néant.

« Il virent la nouvelle forme du paysage lunaire sans prendre le temps de descendre. La surface de l'étang et l'entourage des bois baignaient dans une vapeur dorée d'incantation. L'ensemble du ciel et des eaux formaient une seule imprécision immense, une fluidité coupée par la noirceur horizontale des rives. Sur le chemin de lune, un glacis ondulé de rides et vaguelettes remuait, criblé d'étincelles, de clinquant, de paillettes, de résilles et de filets de feu, comme pour une fête donnée sous les eaux. La lune du ciel restait fixe et parfaitement ronde au centre de son néant noir-bleu. Mais la lune des eaux, pareille à une lanterne vénitienne, tremblante et ovalisée, dansait dans le vent de nuit au milieu de cette verroterie, et menaçait de prendre feu.
   Mme Desgrès des Sablons dit avec une extrême élégance d'articulation et quelque lenteur mélancolique :
   — Tout ce décor, assez conventionnel, ne laisse pas de vous toucher... », p. 539.

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Joseph Malègue, Augustin ou le maître est là, Cerf, 2014, 831 pages.

dimanche 24 août 2014

La merveille de Féval




Après cette lecture, l'oeuvre fourmillante de Paul Féval prend un air de mont Saint-Michel, telle une chimère littéraire du glorieux îlot, ici loué d'un essai en forme de testament et de lettre d'amour adressée au Christ. On imagine Doré reprenant la forme du mont Saint-Michel en une pyramide humaine de tous les héros de Féval, des plus humbles, les pieds sur le sable, aux plus valeureux, porteurs de la croix, la pointe de l'épée dardant les nuages. Tant de récits d'aventures, de capes et d'épées, autant d'histoires d'honneur et d'amour (les forces qui définissaient la France de jadis, la France d'avant les ténèbres, c'est à dire d'avant les Lumières) pour démentir les relativismes enseignés désormais en notre pauvre pays en fin de déchristianisation. Féval, sans le savoir, était aussi un rempart.

« Là est la misère profonde de notre âge, condamné, selon l'apparence, à de redoutables expiations. Notre âge, amoureux de la terre, a nié le ciel. La nuit s'est faite dans son plein jour ; comme le fauve Esaü, il a vendu son droit d'aînesse pour la satisfaction d'un appétit, et les yeux cloués à la boue de son intérêt périssable, il envie secrètement, mais furieusement, ceux qui tournent en haut leur regard ambitieux de la richesse éternelle. », p. 78.

C'est la cape du mont Saint-Michel qui réchauffe le cœur et protège l'âme de la France, tel un pilier posé sur remous et limon, et pourtant inflexible, invaincu. Le mont Saint-Michel fut l'unique rempart contre le satané Anglois durant la guerre de Cent Ans, la France n'étant bien souvent restée France que parce que le Mont tenait bon.
Et c'est l'épée de saint Michel, l'épée de l'ange, l'épée de Dieu, celle qui tournoie dans la main ferme des héros de Paul Féval, ces héros de toujours, en lutte pour la justice et contre le mal, à commencer par celui qui vit jour au sein même de la Chrétienté et permit la germination du pire.

« Voilà que nous entrons dans l'ère moderne : reconnaissez le vestibule de son palais. Écoutez l'heure qui sonne du grand effort de Satan, redressé tout à coup sous le talon de la Mère de Dieu, hors de l'Église et jusque dans l'Église. C'est le fameux siècle, le siècle des saints suscités pour combattre ces puissants et cruels ennemis qui s'appelèrent Martin Luther, Calvin, Henri Tudor : l'orgueil, le mensonge, la luxure, la haine, le vol, l'ivrognerie ; les péchés capitaux au complet, réunis et enfin devenus réformateurs, qui ouvrent dès lors toutes grandes les portes de la Révolution, en habillant de mots hypocrites l'obscénité de leurs vices et de leurs crimes. », p.227.

Féval nous conte les héroïques faits d'armes qui firent les drames et les miracles de la demeure de saint Michel. Ce sont autant de Lagardère qu'il nous donne à admirer, autant de sacrifices individuels pour la survie d'un royaume de France attaqué de toute part. Les infatigables moines bâtisseurs qui toujours reconstruisent les pans détruits par les calamités naturelles ou les malédictions ennemies, les soldats défenseurs se battant jusqu'à leur dernier souffle, et puis les félons, les faibles, les lâches... Toutes les facettes de l'homme se sont reflétées sur ces murailles extrêmes, pour Dieu ou pour le diable, en un combat qui dura mille ans.

« Le Plantagenêt fit envahir l'abbaye par des estafiers à lui qui mirent tout au pillage et à la profanation. Croix, calices, ornements sacrés disparurent de l'église saccagée ; et comme si le hasard eût voulu parfaire une ressemblance entre cette orgie royale et la grande débauche de 93, les coquins, âmes damnées du Plantagenêt qui accomplirent ces stupides dévastations, portaient déjà un titre républicain : ils s'appelaient des "commissaires". », p. 118.

Aujourd'hui, l'archange a quitté les lieux. L'homme de foi lorsqu'il s'y égare, s'en retourne rapidement, dégoûté. Même le diable y est douteux. Dans la rue principale, lieu, jadis, de tant d'affrontements sanglants, les marchands chinois attendent le vacancier. Des crocodiles somnolent à proximité du Mont, dans la commune de Beauvoir. Évidemment c'est un parc, tout est parc de nos jours. Les dragons autrefois vaincus par Michel sont revenus, mais même eux font peine à voir.

« Et nous avons suivi le vol de cette protection surhumaine à travers l'espace et le temps, à Reims pour le baptême de Clovis, à Saint-Pierre de Rome pour le couronnement de Charlemagne, au désert pour le testament de saint Louis, en Lorraine pour la vocation de Jeanne d'Arc, à Notre-Dame de Paris pour l'action de grâces d'Henri le Grand et de la France. Il semble qu'il n'y ait plus besoin de miracles : non pas que ce doive être le repos, le repos n'est pas sur le terre, mais nous pourrons croire un instant que nos prospérités fleurissent d'elles-mêmes ; le germe en est jeté : nous aurons Louis XIV, Condé, Bossuet, Corneille, et nous aurons l'apparence d'unité de foi, jusqu'aux heures prédites où, le comble de la faveur engendrant l'excès de l'ingratitude, l'idée même de Dieu chancellera, chez nous d'abord, puis dans l'univers, las de tous les trônes et de tous les autels.
   Alors il ne s'agira plus de la France, mais du monde, dans l'assaut de l'enfer escaladant le ciel, et l'Église, restée seule debout, entendra, fût-ce au fond des catacombes, la voix puissante qui crie Qui est comme Dieu ? », p. 263-4.
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Paul Féval, Les merveilles du mont Saint-Michel, Via Romana, 2013, 296 pages.

samedi 2 août 2014

En plein coeur


Peuplée à 90% de musulmans, apparaîtra en Île-de-France une organisation rebelle paramilitaire nommée ALI (Armée de libération islamique). Cette milice se donnera la mission d'appliquer les commandements coraniques sur les 10 % d'autochtones subsistant dans la région, soit les juifs, les chrétiens, les infidèles, les polythéistes et les mécréants, dans l'ordre croissant de la haine islamique. L'épuration sera méthodique et implacable, les Français de souche, pistolets sur la tempe, auront le choix : céder leurs biens à ALI ou mourir. Des hommes disparaîtront, des prêtres notamment.

Les ressources d'ALI pour financer son combat seront multiples, l'organisation islamiste étant mafieuse et terroriste : population rançonnée, raids de pillage dans les départements limitrophes, la Seine-Saint-Denis plaque tournante de tous les trafics, drogues, armes, organes (ceux des hommes disparus), femmes...
Le gouvernement français se réfugiera à Strasbourg et conduira comme il pourra la guerre ouverte contre ALI. Bien que l'ONU, par la résolution 12444 aura reconnu l'appartenance de l'Île-de-France à la France, les États-Unis et ceux qui les suivent s’assiéront sur cette résolution. L'OTAN dépêchera la 2FOR (France Force) pour prêter main-forte aux rebelles. Le rebelle étant forcément du côté du bien, pour preuve : l'état contre lequel il se bat est incontestablement injuste puisqu'il y a rébellion. CQFD.

Les justificatifs de cette intervention resteront toutefois opaques. La possession par la France d'armes de destruction massive n'étant pas usurpée, les États-Unis préféreront tirer une fois de plus la corde sensible. Elle est usée mais elle tient bon.
Les médias américains et ceux qui les copient relayeront des massacres commis par des soldats français sur la personne de musulmans (plus de 100 000 morts déclarera le président américain John Doe) sans cependant produire de preuves tangibles. En représailles, des points stratégiques français seront donc bombardés par l'OTAN, occasionnant (un mal pour un bien) de nombreuses pertes civiles non répercutées par les médias autorisés.
Quelques pays se seront néanmoins clairement indignés et auront refusé tout soutien à l'intervention de l'OTAN : l'Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie, la Russie et le Vatican. Mais ce ne sera que soutien de cœur : le risque d'escalade vers un conflit mondial étant presque inévitable.

Ainsi couvert par l'OTAN, l'épuration culturelle et ethnique pourra s'organiser plus efficacement. La basilique de Saint-Denis sera entièrement détruite jusqu'aux fondations, la Sainte-Chapelle et Notre-Dame itou. La communauté internationale condamnera comme il se doit ces dégâts. Toutes les collections du Louvre seront transférées vers celui d'Abu Dhabi. La communauté internationale dira se féliciter de ce principe de précaution. Tous les lieux de culte seront au bout du compte remaçonnés en mosquée. La communauté internationale ne fera là aucun commentaire.
Des journalistes russes, par le biais d'internet, rapporteront tout de même avoir vu des SAS britanniques appuyer techniquement des ALIENS lors d'une embuscade commise contre un convoi de 200 véhicules civils tentant la descente de Versailles vers Chartres.

Esseulée, affaiblie, la communauté médiatique internationale contre elle, la France perdra donc cette guerre et l'Île-de-France deviendra, dix ans après le début du conflit, une république indépendante. Un état islamique, mafieux et terroriste est ainsi né au cœur même de la France, à la satisfaction des États-Unis qui n'ont désormais plus à se défier d'une Europe convenablement plombée par l'islam, balkanisée comme il faut, et avec laquelle, aujourd'hui, la Russie ne saurait envisager aucun rapprochement. Objectif atteint.


*

Ceci n'est pas une fiction. C'est un plagiat de ce qui s'est passé en 1999 au Kosovo, cœur historique, culturel et spirituel de la Serbie, ce pays qui aimait, qui adorait même, la France.
Mais plus après 1999 :

« Il existe à Belgrade, au Kalemegdan, ce parc magnifique qui, entourant la citadelle, domine la ville et la confluence de la Save et du Danube, un monument « à la France » sur lequel figure cette injonction : « aime-la comme elle nous a aimés ! ».

   En 1999, ce monument érigé entre les deux guerres mondiales, sera voilé d'un crêpe noir durant toute la durée de l'agression de l'OTAN et des bombardements auxquels participera l'aviation française. », p. 29.

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Jacques Hogard, l'Europe est morte à Pristina, Hugo Document, 2014, 127 pages.

vendredi 1 août 2014

Cool


On aurait tort de moquer ce que Leonard paraît placer au pinacle des caractères humains : son fameux be cool. Qu'est-ce qu'être cool sinon être tranquille et attentif aux autres, et être ferme quand il le faut ? Chaque humain porte en lui toute la misère et tout le bonheur du monde. Ce qu'il faut donc, témoigne Leonard, c'est établir une juste et bonne distance entre chacun, pas trop loin pour ne pas ignorer, pas trop près pour ne pas écraser. Bref, rester cool.
Elmore Leonard aime ses personnages, qu'ils soient dégueulasses, tendres, faibles ou courageux, pleutres ou dramatiquement bêtes, il les aime d'un identique amour pour ce qui fait l'homme : son génie, ses faiblesses, son énergie. Par des dialogues toujours justes et des attitudes communes, les regards et les gestes, de ces moments où les êtres s'étudient et cherchent entre eux quelques plate-formes, quelques espoirs de pouvoir s'accorder, les faits les plus sordides ainsi contés passent sans complaisance. L'intrigue, une fois encore, n'est pas ce que nous retiendrons. C'est une constante chez Leonard d'être capable, lorsque l'on repense à un de ses livres, d'avoir inoculé, non pas une histoire, mais la vie des personnages qui l'ont vécue. N'est-il pas évident que ce n'est pas l'histoire d'une fiction qui a quelque chose à nous apprendre, mais que ce sont bien les personnages qui doivent avoir de quoi nous retenir ?
Le sujet d'un roman, souvent, est l'amour, mais son objet, toujours, est de livrer la vie.

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Elmore Leonard, Mr Paradise, Rivages, 2011, 321 pages.

jeudi 31 juillet 2014

Feuilles volantes


On peut trouver dans les Papiers de Jeffrey Aspern un air du Château de Kafka : il est un au-delà aussi ingagnable que la terre ferme pour un poisson, ou la hauteur pour un citoyen de Flatland. Comme K., le héros du roman de James évolue à la périphérie de son fantasme, n'ayant pour seule certitude de sa réalité que la volonté d'y croire. Volonté fluctuant selon les méandres d'un lent cheminement qui tantôt le rapproche, tantôt l'éloigne de son objectif.
Le narrateur, biographe avide de dénicher des inédits de son auteur fétiche Jeffrey Aspern, n'est pas homme à tromper, mentir ou voler. Il trompe donc sous un prête-nom, il ment par omission résolue, il devient voleur par la force des choses : la porte était ouverte, le secrétaire était ouvert, le sommeil de la gardienne du trésor se devait d'être forcément lourd. On essaye la porte en se promettant qu'elle sera fermée. La voilà franchit. On n'ose y croire, comme si la crédulité pouvait consumer la croyance. L'espoir porterait malheur. Impossible donc que le secrétaire soit demeuré ouvert, il faut qu'il soit fermé. Le voilà qui s'ouvre aussi...
Fatalité. Fatalité, vraiment ? Ces fameux papiers dont l'existence n'est pas même avérée, la vieille femme, l'ancienne égérie du poète, prétend qu'il n'en existe rien. Pourtant, plus le trésor semble à portée de main et plus sa réalité paraît tangible, tandis que les rebuffades de la vieille dame engagent à nier son existence pour en moins souffrir.
Ainsi, à l'image de cette Venise où se déroule le drame, tenue entre deux formes, l'une terrestre et l'autre maritime, le narrateur évolue entre deux dispositions, entre la victoire ondoyante et la ferme défaite, entre la vie devenue extraordinaire par la découverte prochaine d'un trésor, et la mort anonyme et banale des choses qui nous ont échappé. Et curieusement, sans que l'on sache bien pourquoi, il apparaît aussi que la seconde solution n'était pas la plus redoutée.

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Henry James, Les Papiers de Jeffrey Aspern, Le livre de poche, 2010, 189 pages.


samedi 12 avril 2014

Présent dépassé


« Qui donc a remarqué, qui donc, aujourd'hui, remarque à quel point notre civilisation vantarde et glorieuse de rien, est plus disposée à s'interroger qu'à agir, à se poser — futiles et inextricables — une infinité de problèmes auxquels s'occupe une infinité de docteurs, plutôt qu'à faire les choses elles-mêmes, à suivre pour lui-même l'élan profond ? », p.10.

« Voici notre temps seul et dont nul ne sait rien sinon que nous y sommes, notre temps sans époque et peut-être sans âge, notre temps maintenant où nous ne savons plus être et pas du tout avoir été, ce temps privé (privé de quoi si pas de nous ?) notre temps solitaire, infiniment et nu comme une pierre...  », p. 50.

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Danse des morts, Armel Guerne, Le Capucin, 2005, 80 pages.

vendredi 28 mars 2014

L'âme slave


Le narrateur fait le pari avec son équipier, tous deux journalistes, le premier français, le second américain, de trouver l'âme slave. Nous sommes en 2000, c'est maintenant la Russie mais c'est encore partout l'URSS et ce fil rouge (naturellement) est peut-être à chercher entre les deux tissus. Encore faut-il en repérer le bon bout et savoir le remonter.
Ils s'intéressent à un fait divers, un tueur qui paraît protégé par une force politique mystérieuse, peut-être même complotiste. De quoi faire un papier que les magazines de l'Ouest s'arracheront. Sauf que la bureaucratie russe est capable de geler toutes velléités d'investigations plus surement que l'hiver.

Et l'âme slave alors ? A mi-chemin entre la vérité et la réalité, avec une part d'imposture et une autre de mirages. Versez là-dessus une bonne dose de vodka et vous finirez par ne plus vous intéresser à l'énigme du récit, ni en attendre quelque résolution. Elle est sans doute pour beaucoup là, cette âme slave : un espoir sans optimisme. Une buée sur la rétine qui rend par moment les choses plus nettes. L'âme slave est une contradiction comme le laisse entendre le titre du livre : à mesure que les deux enquêteurs se rapprochent de leur objet, ils s'en éloignent ; l'âme slave est une ligne de fuite.

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Fuyards, Thierry Marignac, Rivages, 2003, 268 pages.

jeudi 27 mars 2014

Voyage au bout de rien du tout


Dans un recueil de nouvelles, la première doit attirer la curiosité du lecteur, si l'on veut le mener jusqu'au bout du voyage. Ce n'est pas le cas ici. Passé une première histoire pénible, le récit à la première personne d'un rentier trentenaire débile qui tue le temps en martyrisant sa pauvre servante jusqu'à ce qu'elle en meure, nous enchaînons sur un pervers s'étant acheté une fillette pour assouvir ses fantasmes, puis nous passons à un jeune désœuvré qui s'amourache d'un rat mort...

Après cette troisième nouvelle et parvenu à la moitié du recueil, c'est uniquement parce qu'il n'y a rien d'autre à faire que poursuivre l'éprouvante lecture (encore quelques stations de métro) que nous commençons la quatrième, presque illisible : les conversations d'un cénacle de dandies romantiques qui se parlent sans se comprendre.
Enfin le terminus, tout le monde descend. De la cinquième et avant dernière nouvelle donnant son nom à l'ouvrage, nous ne saurons jamais rien.
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La nuit doit tomber, Tommaso Landolfi, L'Age d'homme, 1982, 146 pages.
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