samedi 1 mars 2014

Le crime de Bernanos


Pour des motifs matériels (titillé par le succès d'un Simenon), Bernanos fait ici une incursion dans le pré du roman policier. De prime abord, on s'étonne de l'y trouver, avec les figures et les thèmes auxquels il nous a habitués (le jeune curé, l'enfance protéiforme, l'isolement des âmes, le village égaré, les non-dits et les rumeurs, les regards qui scellent une réputation plus sûrement qu'un jugement de cours d'assises), et puis, réflexion faite, on se dit que chaque roman de Bernanos est en quelque sorte une enquête.

Ce roman n'a cependant pas atteint la cible mercantile visée par son auteur. Les lecteurs de Bernanos ne font en général pas grand cas du polar ; quant aux amateurs de polar, ils ignorent les hauteurs habituelles où perche Bernanos. Cette explication est sans doute assez injuste, mais elle peut expliquer la faible réception d'un livre qui n'a pas trouvé son public.

N'importe, c'est une réussite.

« La voiture les conduisit jusqu'à l'entrée du parc, mais ils durent monter à pied le chemin défoncé par l'hiver et qui éclate chaque automne sous la dernière poussée, plus sournoise, des énormes racines de pin, musclées comme des bêtes. », p.149.

Cette phrase pourrait à elle seule résumer le tableau d'un récit qui tient finalement davantage du roman noir que du roman policier. Les lecteurs, habitués au métier d'un Simenon justement, savent que Maigret bouclera l'enquête et apportera toutes les réponses. Le coupable du crime (le désordre) sera dans les dernières pages confondu par le commissaire (l'ordre). A la fin, donc, tout rentre dans l'ordre. Avec Bernanos, ils risquent d'éprouver une crainte grandissante à mesure que les pages se tournent, car chaque indice donné par l'auteur ajoute à l'opacité du crime et il ne faut pas s'attendre à ce que tout rentre dans l'ordre, justement. L'ordre n'est pas de ce monde. Le titre du roman ne le dit-il pas d'entrée de jeu ? ce n'est pas un crime résolu, c'est un crime. Les crimes ne se résolvent pas.

Ainsi, la phrase précédemment citée peut s'interpréter ainsi : cette voiture, voyons-là comme la volonté générale, la société humaine, qui roule sans encombre tant qu'elle circule sur des routes collectives faites pour elle, c'est à dire le monde tel qu'on le veut davantage que tel qu'il est. Mais elle ne peut continuer son chemin dès qu'elle atteint l'espace non normalisé de la personne : un homme (le parc, plus précisément la maison). Les occupants de la voiture (les autorités), privés de la protection de l'habitacle, pénètrent donc à pied en un lieu où la nature humaine est sans retenue, car totale, comme un chemin défoncé par d'invisibles racines, jusqu'à rencontrer l'hôte de ces lieux, cette âme qui parfois tient de la bête.

Par ce crime, Bernanos vient flairer de nouveau le mystère de l'homme. Cette créature qui résiste à toute définition, à toute résolution.

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Un crime, Georges Bernanos, Phébus, 2011, 214 pages.

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