samedi 13 mai 2017

« L'homme métaphysique est par nature réactionnaire. »




« Si tous les orphelins du monde se donnaient la main pour disparaître dans le néant, eh bien cela débarrasserait le plancher. » p. 159.


Paru en 72. Mal reçu. Immédiatement jette au lecteur les fragments d'une pensée farouche, livrée sans les développements propres à limiter le risque d'incompréhension. Nous n'avons rien de plus que que des mots pour passer la pensée, et Dominique de Roux, mieux que tout autre, sait la nature corruptible de ces véhicules. Alors fi d'explications, il n'en dira pas plus. Une phrase, quelques lignes, parfois une page, lumineux ou sibyllins, ces fragments dessinent le portrait d'un homme conscient de ce qui n'est plus, décrivant avec une sagacité douloureuse, la perte des repères, la grandeur de l'ancien régime, les petits maos égrenés dans ce qui n'est plus l'art mais désormais la culture, le déploiement irrésistible des mêmes ficelles de pensée sédative à tous les niveaux de notre société.

« Tout le monde aujourd'hui se sent débordé sur sa gauche à chaque instant. C'est une surenchère minable de tous les instants. On ne peut plus parler, on fait du bruit. Les couvercles de piano ont remplacé les pianos. La guillotine pour Robespierre devait au moins mener directement là où se trouvait l'Être suprême. » p. 238

Jadis la crainte de Dieu portait l'homme. On combattait pour le salut, pour le pays, pour la gloire. Aujourd'hui, on lutte pour la matière.

« La matière c'est le capital, mais la matière c'est aussi le marxisme, le socialisme, le maoïsme des grandes massifications. Aucun espoir. D'un côté le boulot, cette éjaculation dans le travail, de l'autre le retour, par le socialisme, du temps où le monde n'était qu'étoiles mouillées, merde et cailloux. » p.212

L'homme semble avoir fait le choix de renoncer à la destinée surnaturelle que Dieu lui offrait de conquérir. Cette liberté prise de renoncer à la grâce conduit à faire le choix exclusif de la matière. Sauf que la matière ne sait et ne peut que contenir, elle enferme sans laisser la moindre ouverture. Y a-t-il plus compact et concentrationnaire qu'un réseau social ?

« Nous sommes les enfants du non-siècle, les enfants de l'incroyance totale. Aussi le problème n'est-il pas celui du Dieu des Possédés, du Dieu de Kirilov "qui le torture toute sa vie", mais de ce temps qui nous est imparti et dont chaque seconde projette le problème de l'absence dans l'obscure splendeur des jours à vivre. » p. 253.

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Immédiatement, Dominique de Roux, La Table Ronde, 1995, 256 pages.

lundi 1 mai 2017

Où est le mystère ?




On retrouve régulièrement chez Clarke le rêve de la matière immuable, la matière inaltérable créée artificiellement par une intelligence (humaine ou autre) et détentrice d'un message crypté réservé à la sagacité de quelques élus. C'est le monolithe de 2001, c'est le vaisseau de Rama, c'est ici la cité de Diaspar.

Cette constante pourrait s'expliquer par l'absence, chez cet auteur, de tout attachement métaphysique : le produit d'une science ingénieuse, au fonctionnement parfait et éternel, vectorise l'immortalité de l'être ; l'objet indestructible détiendrait la formule de la vie éternelle. La trajectoire de l'homme passe par la mise au point d'un véhicule incorruptible et invincible, dans lequel il prendra place pour vaincre la mort.
Au travers de la cité et les astres, Clarke tente de confronter cette vision transhumaniste avec l'hypothèse d'une autre option.
Provoquant l'effarement et la peur de son entourage, Alvin persiste à chercher un ailleurs. La cité de Diaspar est fermée au monde extérieur depuis des millions d'années. Auto-suffisante, elle est constituée d'une matière programmable qui se régénère à l'infini. Cette matière peut se matérialiser sous la forme d'un meuble, d'un met ou d'un homme. Et la population humaine vivant dans ce vase clos est invariable, en nombre comme en forme. L'homme de Diaspar vit quelques siècles, puis retourne dans le programme de l'ordinateur central, pour renaître cinquante ans plus tard, ou cinquante mille ans, avec tous les souvenirs de ses vies passées.
Alvin est différent. Il semble être une création nouvelle. Il n'a pas de souvenirs de vies passées. Plus inquiétant, il a des motivations invraisemblables. Il voudrait quitter Diaspar car il a la conviction que Diaspar n'est pas tout.
La faiblesse de ce récit tient à la volonté de Clarke de tout dévoiler. Il répondra effectivement aux questions d'Alvin aussi bien qu'à celles du lecteur, mais le dénouement, ainsi qu'une morale convenue laisseront, la dernière page tournée, une impression de vacuité, dérivée d'un relativisme ostensible de bout en bout du livre. 

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La cité et les astres, Arthur C. Clarke, Folio SF, 2002, 347 pages.
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